Un peu d’économie

1. La productivité du travail

lundi 23 novembre 2009, par Simonnet Jean-Paul

Dans le langage courant, la productivité c’est le rendement, c’est une indication de l’efficacité.
Pour les économistes, la productivité d’un facteur de production est toujours un rapport : au numérateur on porte un indicateur de la production (un volume ou une valeur) au dénominateur un indicateur de l’utilisation du facteur (volume ou valeur).

Mais, si la définition ne pose pas de problème, la productivité d’un facteur est un concept très délicat à mesurer parce qu’il est difficile d’isoler l’effet d’un facteur (le séparer de celui des autres éléments contribuant à la production).

Pour la productivité du travail il faut donc deux indicateurs pour construire le rapport :
- un indicateur de la production réalisée grâce à l’utilisation du travail
- un indicateur de la quantité de travail utilisée pour cette production.

Exemple

10 travailleurs, travaillant pendant 8 heures, produisent 5 unités d’un produit ; chaque heure de travail coûte 12 euros et chaque unité de produit est vendue 40 euros.

on peut d’abord mesurer une productivité physique :
- 0,5 unités par travailleur = 5 / 10
- 0,0625 unités par heure de travail = 5 / 80

on peut aussi calculer une productivité en valeur :
- 20 euros par travailleur = (40 x 5) / 10
- 2,5 euros par heure = (40 x 5) / 80
- 0,208 euros par euro de salaire = (40 x 5) / (80 x 12)

En faisant ces calculs on mesure une [marron]productivité moyenne[/marron] comme si tous les travailleurs et toutes les heures de travail avaient la même productivité. Les économistes font souvent une autre hypothèse : ils considèrent que lorsque la quantité de travail utilisée augmente l’efficacité des dernières heures (ou du dernier travailleur) est plus faible que celle des précédentes (précédents). Cela revient à dire que la [marron]productivité marginale[/marron] du travail est décroissante. [1]

Pour aller plus loin

Ces compléments doivent être reliés à l’article consacré à Fonction de production et contribution des facteurs à la croissance de la production

1) Productivités en valeur et en volume

Si la productivité s’exprime en valeur par le rapport valeur produite / quantité de facteur, elle évoluera sous deux influences : la quantité (le volume) produit peut varier, le prix des produits peut varier.

Il convient donc de distinguer les productivités en valeur des productivités en volume (pour ces dernières les valeurs sont exprimées à prix constants).

2) Productivités apparentes et effectives

Les mesures retenues jusqu’à présent ne prennent pas en compte des aspects essentiels traduisant l’intensité avec laquelle les facteurs sont utilisés. D’une part il peut exister des réserves de capacité de production (le travail et le capital disponible ne sont pas forcément employés pendant toute la durée de la production) et d’autre part ils peuvent être employés à des rythmes différents.
L’INSEE mesure les productivités des facteurs en tenant compte de l’utilisation effective de ces facteurs de manière à corriger les productivités apparentes.
Deux corrections sont ainsi apportées : le degré d’utilisation et la durée d’utilisation.
Elles permettent de mesurer les flux de services producteurs.
Cette dernière notion est utilisée pour le calcul des productivités effectives des facteurs.

Productivité du travail
Productivité du capital
Apparente
valeur ajoutée
emploi
Effective
valeur ajoutée
flux de services producteurs du travail
Apparente
valeur ajoutée
capital

Effective
valeur ajoutée
flux de services producteurs du capital

Flux des services producteurs du travail
Flux des services producteurs du capital
emploi
x
degré d’utilisation du travail
capital
x
degré d’utilisation du capital
emploi
x
durée d’utilisation du travail
1 + marges de capacité sans embauche
capital
x
durée d’utilisation du capital
1 + marges de capacité avec embauche
degré d’utilisation du travail dépend de la durée du travail et de l’intensité de cette utilisation.
L’intensité d’utilsation du travail est maximum quand on ne peut plus accroitre la production sans embaucher.
Le degré d’utilisation du capital dépend de la durée d’utilisation du capital et de l’intensité de cette utilisation.
L’intensité d’utilsation du capital est maximum quand on ne peut plus accroitre la production simplement en embauchant, il faudrait en plus acheter du capital.

3) Productivités partielles et globales, productivité totale et progrès technique

En calculant la productivité d’un facteur, on fait l’hypothèse irréaliste que ce facteur peut être isolé des autres. En réalité le travail et le capital sont combinés pour produire. Les productivités du travail et du capital, apparentes ou effectives sont des productivités partielles. Pour mesurer l’efficacité d’une combinaison productive il faut calculer la productivité globale des facteurs.

La production étant obtenue à partir d’une combinaison des deux facteurs, le travail et le capital, la productivité globale des facteurs doit avoir comme dénominateur une expression contenant cette combinaison.
Si on veut calculer la productivité globale effective il faudra retenir au dénominateur le flux des services producteurs des facteurs à partir de ceux du travail et du capital en tenant compte de la part respective du travail et du capital dans la production.
C’est ici que se trouve la principale difficulté : comment mesurer la part de la production qui revient au travail et celle qui revient au capital ?
On ne règle pas ce problème en disant que la productivité globale est une moyenne de la productivité du travail et de celle du capital car c’est une moyenne qu’il faut pondérer. Comment calculer les coefficients de pondération ?

Pour mesurer les contributions respectives du travail et du capital, les économistes font une hypothèse sur la fonction de production, c’est-à-dire qu’ils établissent une relation mathématique entre quantité produite (volume de la production) et quantités respectives des deux facteurs.

La plupart des économistes considèrent qu’il existe une relation forte entre la contribution d’un facteur à la production et sa rémunération.  [2]

Le calcul du producteur le conduit logiquement à partager la valeur produite (la valeur ajoutée) entre le travail et le capital à partir des raisonnements précédents :
les travailleurs reçoivent une rémunération correpondante à leur contribution, et l’entreprise conserve le reste comme rémunération de la contribution du capital.

Si les salariés reçoivent 60% de la valeur ajoutée cela veut dire qu’ils ont contribué pour 60% à la création de cette valeur ajoutée et que le reste provient du capital si on suppose que toute la valeur ajoutée est distribuée seulement et en totalité, entre les deux facteurs.

Il y a donc un lien entre théorie de la répartition des revenus et théorie de la production et les économistes "remontent" des résultats observables de la répartition vers les résultats impossibles à obtenir directement pour la production.

La part des salaires dans la valeur ajoutée notée "a", est mesurée dans les comptes nationaux, la part du capital est le complément à 100% de ce résultat, soit, "1 - a") ; cela permet de calculer la productivité globale en utilisant comme pondération des contributions respectives du travail et du capital, les coefficients traduisant la répartition.

On montre que si les hypothèses précedentes sont acceptées, la productivité globale effective des facteurs de production s’écrit :

valeur ajoutée
(services producteurs du travail)
a + (services producteurs du capital)(1 - a)

Mais la méthode et ses conclusions reposent entièrement sur l’hypothèse que la répartition des revenus est bien l’expression du partage complet de la production entre travail et capital sur la base des productivités, ce qui est très discutable.

En acceptant cette définition de la productivité globale des facteurs il devient possible de l’interpréter.

La valeur ajoutée augmente dans trois circonstances :

  • l’utilisation d’une plus garnde quantité de capital
  • l’utilisation d’une plus grande quantité de travail
  • une meilleure efficacité de la combinaison productive.

Une meilleure efficacité de la combinaison productive c’est une croissance de la productivité globale des facteurs, et c’est aussi la part de l’augmentation de la production qui ne provient pas de l’augmentation des quantités de travail et de capital.

Dans la distinction entre "croissance extensive" et "croissance intensive" c’est la partie intensive. On dira que la croissance de la productivité globale est la conséquence ou la manifestation du progrès technique.

Dans ces conditions le progrès technique susceptible d’expliquer le rythme de croissance de la production peut être traité comme un résidu statistique.
Si la production augmente de 4%, et que les quantités respectives de travail et de capital n’augmentent pas, cela veut dire que la productivité globale des facteurs a augmenté de 4%, sous l’effet d’un progrès dans l’utilisaion des facteurs, c’est-à-dire sous l’effet d’un progrès technique.

Difficultés de mesure

Lorsqu’il faut passer de la définition à la mesure effective, les difficultés pèsent sur la mesure du numérateur comme sur celle du dénominateur.

Celles qui concernent la production sont « conceptuelles » - plutôt que proprement statistiques.

En premier lieu, parce que l’unité de mesure de la production est monétaire, les variations de prix influencent le résultat. Le pouvoir d’achat d’une unité monétaire change de valeur au cours du temps à cause de la hausse des prix. Il faut donc raisonner à « monnaie constante », c’est-à-dire déflater la production de l’évolution des prix. En faisant cela on néglige un aspect important car les variations de prix traduisent aussi des changements dans la qualité des produits. Dans l’augmentation du prix d’une voiture il y a une composante "inflationniste" (l’ensemble des prix augmentent) et le plus souvent une augmentation de la qualité et de la performance, donc de sa « valeur réelle » (celle qu’il faut mesurer hors inflation).
Les comptables nationaux affinent continûment les méthodes destinées à prendre en compte cette augmentation de la qualité (méthodes de « prix hédoniques ») mais ces améliorations sont insuffisantes, notamment lorsque les changements dans la qualité et la nature des produits s’accélèrent sous l’effet d’une innovation technologique : la « révolution technologique » des technologies de l’information et de la communication (TIC) aggrave ainsi les problèmes de mesure du « partage volume-prix », donc de la valeur ajoutée réelle , d’un nombre croissant de biens dont les performances augmentent très rapidement.

En second lieu, une autre difficulté peut résulter de la sous-traitance ou de la délocalisation de certaines opérations. Comme la productivité de ces opérations délocalisées peut différer de la productivité moyenne (la productivité y est généralement inférieure dans les zones cibles des délocalisations), les comparaisons internationales sont faussées : la productivité des pays qui, comme les États-Unis, délocalisent relativement plus, donc délocalisent des activités moins productives que la moyenne, est dopée relativement à celles des pays qui délocalisent moins.

Mais, la principale difficulté concerne la mesure de la productivité dans les services.

Trois difficultés majeures se présentent dans ce cas et elles sont en plus liées entre elles :

- Comment mesurer la productivité d’un orchestre, d’un médecin ou même d’un cabinet comptable ? Pour dépasser la difficulté à mesurer « véritablement » ce qui est produit par les prestataires de services cités ici en exemple, les comptables nationaux ont développé des méthodes d’évaluation qui, globalement, sous-estiment les gains de productivité du travail dans les services : c’est la conclusion des travaux conduits par les services de la Banque Fédérale américaine ou par le Bureau of Labor Statistics, l’agence statistique du Ministère du travail américain.
- Une partie des gains de productivité dans les services est en réalité « confisquée » par le secteur manufacturier. Si l’on prend l’exemple de la production aéronautique qui externalise les activités de nettoyage, l’économie réalisera des gains de productivité si les entreprises d’entretien réalisent un travail de même qualité, mais moins onéreux. Mais le gain de productivité qui en résulte est attribué au secteur aéronautique : le nombre de salariés du secteur a diminué alors que le nombre d’avions produits est inchangé. Alors que puisque la production de services d’entretien aux entreprises est principalement déterminée à partir du coût du travail, la productivité y est stable.
Une partie des gains de productivité du travail est ainsi attribuée à tort au secteur manufacturier mais cela n’a pas d’impact sur la productivité de l’ensemble de l’économie.
- La dernière difficulté concerne la mesure de la production des services non marchands, tels que l’éducation ou la santé. La production de ces services est évaluée au « coût des facteurs » [3] de production utilisés, c’est-à-dire le salaire des personnels employés dans ces services non marchands. Par construction, l’augmentation de la production - numérateur - se retrouve au dénominateur de sorte qu’[marron]aucun gain de productivité ne peut apparaître dans les services non marchands[/marron].

Des efforts importants sont conduits pour mettre au point des indicateurs de productivité dans certains services non marchands, par exemple dans les hôpitaux, mais il serait illusoire d’en attendre une mesure des services non marchands comparable à celle du secteur manufacturier ou même des services marchands.

Notes

[1] La justification de cette hypothèse est double : d’une part il est logique de penser que les heures de travail sont utilisées dans l’ordre décroissant de leur efficacité (on utilise d’abord le travail le plus efficace) et d’autre part en augmentant la quantité de travail sans changer la quantité de capital qui lui est associée on réduit l’efficacité du travail (chaque travailleur a de moins en moins de capital pour lui seul).

[2] La rémunération d’une unité de facteur doit correspondre à sa contribution productive : la rémunération d’une heure de travail dépend de ce qu’on peut produire grace à cette heure de travail. Il est logique de penser que le producteur utilisera des quantités supplémentaires de travail tant que le supplément de produit obtenu grace à cette heure de travail est plus élevé que le coût de cette heure de travail.
La recherche du profit maximum conduit donc le producteur à utiliser une quantité de travail telle que le coût du travail (la rémunération du travail) soit égal à la contribution du travail à la réalisation de la production (productivité du travail).
Il en va de même pour le capital.

[3] La production non marchande vaut ce qu’elle coûte comme cela a été dit dans cet article.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0