Un peu d’économie

4. Le monopole

samedi 14 février 2009, par Simonnet Jean-Paul

Cet article doit beaucoup à Bernard Guerrien “La concurrence imparfaite” n°254 des Cahiers français pages 32 à 41.  [1]

L’origine des monopoles

Lorsqu’une entreprise introduit un nouveau produit, elle détient provisoirement le marché de ce produit. La réalisation d’un niveau relativement important de profit doit entraîner l’entrée de nouveaux producteurs sur ce marché. La liberté d’entrée sur le marché est d’ailleurs une des conditions de la concurrence pure et parfaite.

Bernard Guerrien fait remarquer que cette condition est théoriquement mal explicitée.

« (...) Dans le modèle de Arrow-Debreu, le nombre d’entreprises est donné au départ, chaque entreprise étant caractérisée par une fonction de production bien précise, également donnée. Les rendements d’échelle sont constants ou décroissants ; par conséquent, certaines entreprises - celles qui sont à rendements d’échelle décroissants - ont un profit strictement positif a l’équilibre, profit qui ne rémunère aucun type de “service”, et qui est d’ailleurs redistribué aux ménages actionnaires.
Ainsi, dans ce modèle, il n’y a ni “libre entrée”, ni profits nuls à l’équilibre, comme il n’y a d’ailleurs pas de coûts fixes.
Si le nombre d’entreprises n’était pas fixé, il découlerait de l’hypothèse de rendements décroissants que les entreprises auraient intérêt à se scinder indéfiniment en unités de plus en plus petites (et donc de plus en plus productives, les rendements augmentant lorsque l’échelle de production diminue, par définition même des rendements décroissants).
En fait, derrière l’idée de “libre entrée” il y a celle de processus dynamique, d’ajustement dans le temps, peu compatible avec le modèle d’équilibre général inter-temporel, où, à l’équilibre, tout est réglé à l’instant initial. L’étude de la “libre entrée” ne peut donc être réalisée que dans des économies séquentielles, où il y a en permanence réouverture de marchés et, en règle générale, modification des plans prévus.
Par ailleurs il est très difficile de mettre sous forme mathématique l’idée de création d’une entreprise ou même celle “d’entreprise qui va sur un marché où les profits sont positifs”. Par conséquent, lorsqu’ils traitent de la “libre entrée”, les microéconomistes abandonnent l’approche “rigoureuse” (mathématique) sur laquelle ils disent vouloir fonder leur démarche, pour recourir au bon sens et à l’intuition, en faisant appel à la notion vague de “long terme”, et en se situant en équilibre partiel.
La question devient alors : Le profit est-il nul en longue période ?
Le raisonnement classique est le suivant : on considère une entreprise qui a des coûts fixes - ce qui explique pourquoi tout le monde ne crée pas sa propre entreprise - et des rendements décroissants. Si le prix de vente de ce qu’elle produit dépasse le seuil de rentabilité, le profit (qui devient mystérieusement un “sur-profit”) est strictement positif. Alors, et c’est là qu’il est fait appel “au bon sens”, s’il y a “libre entrée”, d’autres entreprises vont se précipiter sur ce marché, d’où augmentation de l’offre, baisse du prix jusqu’à ce que le profit devienne nul. Ce raisonnement apparemment simple appelle toutefois certaines remarques et questions. Si les coûts fixes sont relativement importants, sauf exception, les profits ne s’annulent jamais et le processus décrit est profondément instable. Si par exemple la demande est égale à 1 000 et que le seuil de rentabilité de chaque entreprise corresponde à une production de 300 et s’il n’y a que trois entreprises, elles feront un profit strictement positif (production 900 < 1000), ce qui va “attirer” d’autres entreprises. Mais la production sera alors strictement supérieure à la demande, (on passe immédiatement à une production de 1200), et les profits deviendront strictement négatifs ; d’où retrait de certaines (toutes ?) entreprises, le profit redevenant strictement positif, et ainsi de suite.
En définitive, il n’y a pas d’ajustement sur le long terme, mais une situation complètement, et indéfiniment, instable.
D’où viennent les entreprises dont l’action doit annuler le profit ? Si elles se trouvent dans des secteurs où il y a aussi un profit, pourquoi changent-elles de secteur ?
Est-il rationnel pour des entreprises de se lancer dans un nouveau secteur en sachant que le résultat final est un profit nul ?
Et qu’est-ce qui interdit aux entreprises déjà sur place de tirer parti de leur situation en adoptant des stratégies dissuasives, du type guerre de prix ? Ainsi, dès que l’on cherche à préciser le contenu et les mécanismes sous-jacents aux présentations habituelles concernant le problème de la “libre entrée”, on s’aperçoit de leur extrême complexité et de la difficulté (si ce n’est l’impossibilité) de parvenir à des conclusions claires. D’ailleurs, le nombre croissant de travaux (en économie industrielle, ou en théorie des jeux) sur le problème de la “libre entrée” prouve bien qu’il est loin d’être simple. »

Dans ces conditions l’existence de monopoles se comprend plus facilement et repose fondamentalement, sur l’existence de coûts fixes importants, tout au moins relativement à la taille du marché considéré, coûts fixes qui ne pourraient être amortis si ce dernier comportait plus d’une entreprise.

« Tel est le cas des entreprises nécessitant la mise en œuvre d’une infrastructure coûteuse (chemins de fer, par exemple), des dépenses non négligeables de recherche-développement (industries aérospatiales, pharmaceutiques) ou, surtout, des productions en grande série.
Toutefois, il y a rarement monopole absolu, soit en raison de l’existence de substituts (la route, pour le rail), soit parce que les monopoles exercent, la plupart du temps, leur activité dans des régions, ou des pays, dont les frontières ne sont pas totalement hermétiques. C’est d’ailleurs là une arme à la disposition des autorités.
Ainsi, le modèle de monopole recouvre des situations nombreuses et diverses allant de l’(unique) épicier d’un village à la grande entreprise étatique, seul le degré de concurrence par des substituts variant (en considérant comme différents des biens disponibles dans des lieux différents). »

On distingue très souvent :

  • le monopole légal, voulu par les pouvoirs publics et réglementé par eux. Dans ce cas, une entreprise obtient de la puissance publique une concession, c’est-à-dire un contrat qui lui accorde le droit exclusif de vendre un bien ou un service ;
  • le monopole naturel dans le cas où une seule entreprise peut satisfaire l’ensemble de la demande à moindre coût. L’entrée de nouveaux producteurs sur le marché et la division des débouchés auraient pour effet, en raison de la lourdeur des coûts fixes, d’élever les coûts unitaires ;
  • le monopole peut être dû également à la détention par une entreprise d’un procédé ou d’un brevet ou au contrôle exclusif d’une matière première dont il n’existe pas de substitut (il s’agit alors d’un monopole technique).

La demande adressée au monopole

Puisqu’il est le seul vendeur, le monopole ne peut ignorer le fait que la quantité qu’il offre du bien va avoir un effet sur son prix de vente. Mais celui-ci dépend aussi de la demande, que le monopole va donc devoir évaluer afin de déterminer sa production optimale.

Sur le plan théorique, il existe deux façons d’aborder ce problème d’évaluation :
- l’approche objective consiste à supposer que le monopole connaît la demande qui s’adresse à lui, pour tous les prix possibles, donc qu’il connaît la fonction de demande du bien qu’il produit ce qui implique une importante collecte d’information (à condition qu’elle soit possible, ce qui est loin d’être sûr) ;
- dans l’approche subjective, le monopole se contente d’estimer sa fonction de demande en se servant d’informations limitées, quitte à réviser son estimation pour tenir compte de ses expériences. Si l’approche subjective est de loin la plus vraisemblable, elle présente l’inconvénient d’être peu précise.

Le choix du monopole

L’hypothèse habituelle est que la demande du bien produit par le monopole est normale (elle décroît avec la croissance du prix). Si le prix est déterminé par l’égalité de l’offre et de la demande lorsque le monopole augmente la quantité produite, sa recette est soumise à deux effets contraires : un effet positif dû à des ventes accrues, un effet négatif, conséquence de la baisse du prix de vente unitaire (fonction de demande décroissante). La résultante de ces deux effets, c’est-à-dire une recette croissante ou décroissante avec la quantité offerte, dépend de la forme de la fonction de demande.
A la différence de ce qui se passe en concurrence parfaite, la forme des fonctions de demande intervient au niveau de l’existence même de l’équilibre. Dans les présentations traditionnelles du monopole, on suppose que lorsque la production augmente, la recette le fait également, mais “de plus en plus lentement” ; autrement dit, la recette marginale (Rma), est positive et décroissante.
Si, par ailleurs, on retient l’hypothèse faite en concurrence parfaite de coût marginal (Cma) croissant, le monopole fait un profit maximum en fixant son niveau de production de façon qu’il y ait égalité entre la recette marginale et le coût marginal. En effet, toute production supplémentaire entraîne alors une diminution du profit (le coût marginal dépassant la recette marginale) et il en est de même pour toute réduction de la production.

PRO(q) = R(q) - C(q) avec R = p.q et C = Cmo.q.
Pour que le profit soit maximum, il suffit que le profit marginal devienne nul, donc que la quantité produite égalise le coût marginal Cma et le prix, mais puisque celui-ci dépend de la demande globale, il est plus élevé que dans le cas de la concurrence pure et parfaite.
Le prix p* est plus élevé p* > p
La quantité offerte plus faible q*< q.

Le monopole vend peu et cher

L’écart entre les deux situations dépend de l’élasticité de la demande par rapport au prix.

Monopole et efficience

Le monopole est source d’inéfficience (il y a gaspillage de ressources, la production n’est pas aussi élevée qu’elle pourrait l’être) car sous les hypothèses précédentes (recette marginale décroissante, coût marginal croissant), la production choisie par le monopole est inférieure (et le prix supérieur) à ce qu’elle serait s’il avait un comportement de concurrence parfaite.

En fait, celle-ci résulte de l’effet négatif, dont le monopole est conscient, de la baisse de prix quand la production augmente, baisse qui affecte toutes les unités produites, et non seulement la dernière. Comme le prix de vente est supérieur au coût marginal, le producteur aurait intérêt à produire une unité supplémentaire puis à la vendre à un prix légèrement inférieur (pour trouver un acheteur).
Mais cela serait en contradiction avec l’hypothèse d’unicité du prix des biens : la baisse du prix ne peut seulement concerner la dernière unité produite.

Les consommateurs sont perdants lorsqu’il y a monopole. On peut alors envisager le cas où le monopole vend des unités supplémentaires à un prix plus faible (que celui de l’équilibre), mais supérieur au coût marginal, après avoir écoulé le maximum de produits au prix égalisant la recette et le coût marginal (prix d’équilibre).
Si le monopole mène une politique de prix discriminante, ceux qui achètent au prix “fort” ne sont ni gagnants ni perdants par rapport à 1’équilibre du monopole, alors que ceux qui bénéficient du prix réduit sont gagnants, ainsi que le monopole, qui voit son profit augmenter.

Il reste à expliquer dans ce cas comment le monopole peut effectivement vendre plus cher à certains.

Monopoles, coûts fixes et efficience

Faut-il alors conclure que tout monopole est nuisible, puisque ineffficient ?

Pas forcément, puisque cette discussion a été menée dans le cadre d’hypothèses excluant ce qui est la raison d’être même des monopoles : coûts fixes élevés ou rendements croissants, du moins en partie. Ainsi, qui oserait affirmer que remplacer une entreprise automobile pouvant fournir un pays tout entier par une multitude de petites entreprises est source d’efficience ?

Prenons le cas le plus fréquent, celui où il y a des coûts fixes importants et un coût marginal faible et constant (pont, autoroute et, dans une moindre proportion, chaîne de montage).

Si la demande ne permet pas d’amortir les coûts fixes quelle que soit la production envisagée, comme dans le graphique ci-contre, le profit est toujours négatif, et l’offre ne peut qu’être nulle (pas de production).
Par contre, si la demande est suffisante à certains prix (ou si les coûts fixes ne sont pas trop élevés), comme cela était le cas dans le premier graphique, où toutes les productions, et les prix correspondants, relatifs au segment efficace de la courbe de demande permettent un profit positif, alors il peut y avoir production sans pertes, le profit maximum étant atteint en q*, où la recette marginale est égale au coût marginal.

Toutefois, q* n’est pas optimale, ou efficiente, pour les raisons déjà évoquées.

S’il n’est pas possible d’appliquer des tarifs différents aux usagers (cas d’un péage, par exemple), alors on peut toujours imposer un prix égal au coût marginal, ce qui est optimal, mais qui se traduit par une perte (un profit négatif) pour l’entreprise (prix inférieur au coût moyen).

Ainsi, dans les deux cas de figure, la vente au coût marginal se fait à perte. Si l’on veut qu’elle ait quand même lieu, pour des raisons d’optimalité, alors il revient à l’État d’intervenir, en prenant les pertes à son compte. Évidemment, comme il doit lui-même obtenir les ressources nécessaires, essentiellement par l’impôt, le problème de la répartition est incontournable.

En réalité, la tarification au coût marginal est rarement mise en œuvre, les entreprises - ou l’État - cherchant à intégrer les coûts fixes dans les prix, quitte à influencer la demande en sorte que cette intégration se fasse le mieux possible (tarifs de jour et de nuit d’EDF, ayant pour but de mieux utiliser les capacités existantes). De même, si on appliquait strictement la règle de la tarification au coût marginal, il ne devrait pas y avoir de péages sur ponts, tunnels et autoroutes - sauf, peut-être, lorsqu’il y a saturation (mais quel tarif appliquer alors ? ) -, puisque le coût dû au passage d’un véhicule supplémentaire est pratiquement nul (et inférieur à celui qui résulte de la mise en œuvre du système de péage).

Notes

[1] Pour une présentation plus générale voir J. Gabszewicz “La concurrence imparfaite” Repères n°146, La découverte, 1994. Pour aller au-delà, voir les manuels de microéconomie approfondie en particulier Andrew Schotter “Microéconomie, une approche contemporaine” Vuibert 1996 et Edwin Mansfield “Économie appliquée à la gestion” Economica 1996.

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