Un peu d’économie

4. Productivité, durée du travail et emploi

lundi 23 novembre 2009, par Simonnet Jean-Paul

En France, entre 1896 et 1997, la production mesurée en monnaie constante (donc en éliminant l’augmentation liée à la hausse des prix) a été multipliée par un peu plus de 12. Dans le même temps la durée annuelle moyenne du travail a été réduite de 46 % (de 2913 heures à 1579 heures) et le nombre d’emplois a augmenté de 9 % ( de 20,6 millions à 22,4 millions. Comment un nombre sensiblement équivalent de personnes peuvent-elles en 1997 produire 12 fois plus en travaillant 2 fois moins qu’en 1896 ?
La réponse est simple, chaque travailleur est devenu beaucoup plus productif, il a produit plus de 20 fois plus de produit en une heure qu’il ne le faisait en 1896.

De la productivité à l’emploi

La productivité du travail peut être mesurée de deux manières au moins : par tête ou par heure.
- [marron]La productivité du travail par tête[/marron] est le rapport de la valeur produite à l’effectif des personnes employés à produire.
- [marron]La productivité horaire du travail[/marron] est le rapport de la valeur produite au nombre total d’heures de travail consacrée à cette production. Ce nombre d’heures est obtenu en multipliant le nombre d’emplois par la durée moyenne du travail d’une personne employée.

Si on appelle P la productivité, Q la production, N l’effectif employé, et D la durée du travail alors

P = Q / (N.D)

Les écarts de productivité par tête et de productivité horaire d’un pays à l’autre sont très importants. Le graphique ci-dessous montre ces écarts pour quelques pays de l’OCDE.
Les différences de niveaux de revenu peuvent se décomposer en différences de niveaux de productivité du travail, mesurés par le PIB par heure travaillée, et différences de degrés d’utilisation de la main-d’oeuvre, mesurés par le nombre d’heures travaillées par personne.

Niveaux de revenu et de productivité
Différences en points de pourcentage par rapport aux États-Unis, 2006

Source : OCDE Base de données de la productivité, Panorama des statistiques de l’OCDE (édition 2008)
Lecture : le PIB/habitant en 2006 pour la France est inférieur de 26 % à celui des États-Unis mais comme l’utilisation de la main-d’œuvre est nettement plus élevée aux États-Unis (de 25,5 %) la productivité horaire des travailleurs français est pratiquement égale à celle des travailleurs des Etats-Unis.

Cette indication se vérifie facilement en regardant directement la productivité par tête aux États-Unis et en France.

Source : Productivité, temps de travail et taux d’emploi dans l’Union européenne, Jean-François Jamet, Fondation Robert Schuman

En fait, si les États-Unis ont une productivité par personne en âge de travailler supérieure de 30 % à celle de la France alors que la France fait jeu égal avec les Etats-Unis pour la productivité horaire, c’est parce que la durée du travail est nettement moins élevée en France et que le taux d’emploi [1] est lui aussi moins élevé particulièrement pour les jeunes de 16 à 24 ans et les plus de 55 ans [2].

Il y a ainsi en Europe 4 modèles combinant taux d’emploi et productivité horaire.

Taux d’emploi
Fort
Faible
Productivité
horaire
Forte Pays scandinaves et anglo-saxons. Ils combinent efficacité économique et participation du plus grand nombre à l’effort productif (avec pourtant des modèles sociaux différentsC’est le cas de la France avec une séparation très nette entre des travailleurs très productifs (les insiders) et une importante partie de la population qui n’accède pas à l’emploi (les outsiders)
Faible Pays comme la Slovénie ou le Portugal, qui reflète une efficacité limitée mais une importante capacité à faire participer à l’effort productif les personnes en âge de travailler Pays d’Europe centrale et orientale et la Grèce. Le système productif est comparativement moins efficace et beaucoup de personne en âge de travailler n’ont pas d’emploi


Ce tableau fonde la Stratégie de Lisbonne dans laquelle il s’agit à la fois d’élever le taux d’emploi pour le rapprocher de celui des États-Unis sans affaiblir l’efficacité horaire des travailleurs. Ce dernier point suppose de faire un effort important pour qualifier ceux qui ne le sont pas assez et d’utiliser au mieux les investissements matériels et immatériels pour améliorer l’efficacité du travail.

Les données récentes publiées par l’INSEE montrent un fléchissement sensible des gains de productivité.

Source : L’emploi en France depuis trente ans, Jean-Louis Dayan, INSEE, L’emploi, nouveaux enjeux - Édition 2008, novembre 2008.

Les explications avancées sont simples et elles sont présentées rapidement par es deux observations suivantes, mais vous pouvez trouver des compléments dans cet article.
En adoptant le vocabulaire de la théorie de la régulation, on peut dire que le régime d’accumulation du capital s’est modifié à la fin des années 1970. Il n’est plus possible de profiter de l’avance des États-Unis puisque celle-ci s’est réduite (rattrapage) et le régime fordiste de croissance s’épuise aussi bien pour la production que pour la demande. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication d’une part, les changements d’organisation du travail se diffusent d’autre part, mais sans effets rapides sur la productivité. Un peu comme si ces changements étaient difficiles à digérer.
Dans le même temps, le développement des services dont une partie est caractérisée par de faibles gains de productivité, la diminution de la durée du travail, affectent directement le calcul de la productivité par travailleur. Si on ajoute que les politiques de lutte contre le chômage des travailleurs non qualifiés, en réduisant le coût de ces emplois (baisse des charges sociales) encouragent l’utilisation d’un travail faiblement productif, le résultat n’est pas surprenant.

Sur le long terme la comparaison des variations de la productivité horaire du travail en France et aux USA montre que dans les deux pays la croissance de la productivité ralentie et que les gains réalisés en France ont été durablement plus élevés qu’aux États-Unis.

Variation annuelle en % de a productivité horaire du travail

Source : Calculs à partir de "The Conference Board and Groningen Growth and Development Centre", Total Economy Database, janvier 2009.

La productivité pour ou contre l’emploi

Les indications précédentes montrent que la productivité horaire élevée des travailleurs français a un coût en termes d’emplois puisqu’elle est obtenue en privilégiant l’emploi qualifié aux dépens du travail non qualifié. Les travailleurs non qualifiés sont trop souvent exclus de l’emploi.
Mais cette présentation n’est pas la seule possible. Si le taux d’emploi des jeunes est faible c’est parce que la plupart des jeunes préfèrent rester plus longtemps dans le système de formation. Si le taux d’emploi des plus de 50 ans est faible c’est, pour utiliser les mots de l’analyse économique, parce qu’il y a une forte préférence pour le loisir.
Dans les deux cas il s’agit de choix de mode de vie et on voit mal comment on pourrait dire que ce choix est mauvais dans l’absolu. On peut certes montrer qu’il ne conduit pas au PIB/habitant le plus élevé possible mais c’est tout. Faut-il forcément "perdre sa vie à la gagner" ?
La question est mal posée. Il faut plutôt se demander si ceux qui sont hors de l’emploi souhaitent y être et si ceux qui sont dans l’emploi souhaitent financer par la redistribution le bien-être de ceux qui sont inactifs alors qu’ils ont l’âge d’être actifs.

Les réponses à ces questions relèvent de choix politiques.

En revanche c’est aux économistes de dire si la productivité est ou non l’ennemi de l’emploi.

Dire que le progrès technique est destructeur d’emplois n’est pas nouveau. Depuis le début de l’industrialisation, les machines sont accusées de prendre le travail des hommes. La révolte des Luddites en 1812, la révolte des canuts lyonnais en 1831 sont deux exemples célèbres de cette attitude de rejet des machines.

Le calcul arithmétique élémentaire montre d’ailleurs que si la durée du travail ne change pas l’augmentation de la productivité horaire du travail supprime des emplois dès que cette augmentation est plus forte que celle de la production. Avant 1990, en moyenne les gains de productivité étaient un peu plus élevés que la croissance de la production (en volume), donc le volume de travail total dans l’économie a diminué. C’est l’inverse depuis 2000.

Source : Soixante ans d’économie française : des mutations structurelles profondes Gérard Bouvier et Charles Pilarski, division Synthèses des biens et services, Insee.

Savoir comment à évoluer le volume de travail de travail ne dit pas directement si l’emploi augmente ou diminue car il faut prendre en compte la durée annuelle moyenne du travail par emploi. Le nombre des emplois en France a augmenté et la durée annuelle moyenne du travail a diminué.

Emploi total en millions



Durée annuelle moyenne du travail pour les salariés

Source : INSEE séries longues
Pour en savoir plus sur l’évolution de la durée du trvaail en France vous pouvez consulter cet article.

Ces deux évolutions se combinent pour donner celle du nombre d’heures effectivement travaillées : plus ou moins de personnes au travail pendant une durée plus ou moins longue. Le graphique suivant montre que contrairement au sens commun dominant aujourd’hui, l’augmentation du nombre d’emplois a été plus importante en rythme annuel depuis 1990 que pendant la période de forte croissance économique des années 1950-1975 !

Taux de variation annuels moyens en %

Source : INSEE séries longues

La relation entre emploi, productivité et durée du travail se retrouve naturellement au niveau de l’entreprise qui applique un important changement dans sa manière de produire. Une réorganisation de la production se traduit le plus souvent au moins dans un premier temps par une diminution de la quantité de travail utilisée. C’est logique puisque c’est un moyen simple de réduire les coûts pour l’entreprise.
Il faut rappeler que pour l’entreprise le coût du travail n’a pas de sens s’il n’est pas mis en relation avec la productivité. Un salarié qui produit 10 euros quand un autre produit 15 euros dans le même temps et pour le même salaire coûte en réalité plus cher que le second : un même salaire peut correspondre à des coûts effectifs différents. Vous pouvez vous reporter à cet article.

Des données récentes [3] pour la France montrent que le coût salarial par unité produite a légèrement diminué sur les trente dernières années (1975-2004) alors que pourtant, une heure de travail salarié coûte 2,2 fois plus cher en 2004 qu’en 1975. La très forte augmentation du coût d’une heure de travail s’explique par la diminution de la durée du travail (passage à 39 puis 35 heures, cinquième semaine de congés payés), l’élévation de la qualification (moins d’employés et d’ouvriers et plus de cadres) et l’augmentation des prélèvements sociaux et fiscaux sur le travail. Pour compenser cette augmentation du coût salarial il fallait augmenter la productivité sensiblement. C’est ce qui s’est produit mais de manière très variable d’un secteur à l’autre alors que l’augmentation du coût salarial est relativement semblable pour l’ensemble des secteurs.
Pour simplifier on peut dire que les secteurs qui ont connu les plus forts gains de productivité sont ceux qui étaient exposés à la concurrence internationale et qui utilisent beaucoup de capital : l’industrie et dans une moindre mesure le secteur des transports et communications ont amélioré la productivité apparente du travail. Ce résultat est obtenu en investissant et en supprimant des emplois peu qualifiés. Dans les autres secteurs, l’augmentation du coût salarial pouvait être compensée par une augmentation des prix.

Pour discuter des effets de la productivité sur l’emploi d’un point de vue quantitatif il faut prendre en compte la manière dont les gains de productivité vont être distribués. Par gains de productivité il faut comprendre le supplément de valeur ajoutée provoqué par l’utilisation d’une technique plus efficace ou d’une meilleure organisation du travail ou encore d’une amélioration des compétences des salariés.
Ce supplément de richesse peut être utilisé pour améliorer la situation de l’entreprise, pour récompenser les salariés, pour réduire les prix de vente du produit.
- 1) L’augmentation des profits permettra d’augmenter les investissements.
- 2) L’augmentation des salaires nominaux augmente le revenu des salariés.
- 3) La baisse des prix absorbe tout ou partie des gains et doit normalement susciter une extension des débouchés.

Les 3 utilisations peuvent intervenir simultanément ou de manière isolée, le poids de chacune dans l’ensemble dépend de la stratégie de l’entreprise et du rapport de force qui s’établit entre salariés et entreprise. [4]

Il y a de ce fait plusieurs effets attendus sur la demande de produits adressée à l’entreprise qui met en œuvre le progrès technique et surtout aux autres entreprises.
Plus d’investissement et de consommation finale c’est une augmentation de la demande intérieure renforcée par la baisse des prix qui agît aussi sur la demande extérieure parce que l’amélioration de la compétitivité peut stimuler les exportations et réduire les importations.
Ce supplément de demande sera satisfait par une augmentation de la production qui passe par des créations d’emplois.

Ainsi les destructions d’emplois qui accompagnent la mise en place des changements techniques peuvent-être compensées par les créations d’emplois entraînées directement et indirectement.
Directement parce que les nouvelles techniques font naître de nouveaux besoins de main-d’œuvre pour produire, faire fonctionner et entretenir les nouveaux équipements.
Indirectement parce que le revenu distribué grâce aux gains de productivité alimente de nouvelles dépenses en se déversant dans l’économie.

Certaines liaisons pourraient être ajoutées, par exemple les gains de productivité peuvent aussi alimenter les prélèvements obligatoires et autorisera ainsi une redistribution favorable à la dépense des consommateurs.

Ce cercle vertueux de la productivité est souvent présenté comme la combinaison de la théorie de la compensation et de la théorie du déversement. Les noms de Jean Fourastié et Alfred Sauvy sont associés à ces théories. Pour une présentation des thèses de Sauvy et Fourastié voir les documents élaborés par un professeur de SES (Moûtier, 73) Pascal Binet : une présentation, une comparaison

Sur le site "ecodico" cette vidéo présente rapidement la liaison entre progrès technique et emploi.

Notes

[1] Rappel : le taux d’emploi mesure le rapport des emplois à la population en âge de travailler.

[2] Pour souligner ce trait particulier on dit parfois qu’en France, comme dans d’autres pays d’Europe il n’y a qu’une génération qui travaille

[3] Insee Première N°1214 - novembre 2008, Une heure de travail salarié en 2004

[4] La question de la légitimité du partage est posée puisque les dirigeants peuvent dire qu’ils sont à l’origine des gains et que les salariés peuvent répondre qu’ils ont contribué par leurs efforts à la réalisation de ces gains. En réalité le partage des gains de productivité est souvent conflictuel. C’est particulièrement vrai dans les pays qui comme la France ont des négociations salariales faiblement centralisées.

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